Festival de piano Martial Solal au Duc des Lombards

Festival de piano Martial Solal au Duc des Lombards
Martial Solal : piano

Paris. Le Duc des Lombards. Samedi 28 mars 2009. 22h.

La photographie de Martial Solal a été prise par l'Indémodable Juan Carlos Hernandez.

Après avoir sorti un album Live en solo enregistré au Village Vanguard, à New York, en 2007, un album studio en solo en 2008 « Solitude », Martial Solal a joué en solo du mercredi 25 au samedi 28 mars 2009 au Duc des Lombards, à Paris, à raison de deux concerts par soir, à 20h et à 22h. Pour un homme né en 1927, la performance sportive est à saluer. Je suis venu au dernier concert celui où il devait tout lâcher, comme un coureur de fond dans la dernière ligne droite.

Martial Solal monte sur scène, s'asseoit et attaque sans rien dire. Est ce qu'il s'échauffe ou est ce qu'il joue un morceau ? Martial joue du Solal. Il entame un standard des années 1930 « They can't get that away from me ». Il le joue comme lui seul sait le jouer. Il y du De Chirico chez ce pianiste : classicisme, surréalisme, humour, goût de la variation sur un thème.

Après ce premier morceau, Martial Solal présente son projet pour ce concert. « On ne peut pas m'enlever mon piano. En plus je l'ai loué et j'ai réservé ma place. Je vais jouer des standards et montrer qu'on peut encore s'en servir alors qu'ils sont très usés.Une sorte d'entreprise de remise à neuf. »

« Tea for two ». Un thé fort, du rapide au lent. A des instants de pure virtuosité succèdent des moments de pure grâce.

Il poursuit avec « Sophisticated Lady » de Duke Ellington. Il avait d'abord caché le thème avec sophistication. La Lady marche, danse, se pavane, trottine. Mme G note que ce sont des anamorphoses musicales, que le son qui sort du piano est incroyablement coloré. C'est chatoyant comme une robe de soirée de grand couturier. En 1963, Duke Ellington appréciait la fraîcheur de Martial Solal en concert à Newport. En 2009, à Paris, cette fraîcheur est toujours là.

Martial passe à un autre thème de Duke Ellington que je n'identifie pas. Le piano, un vrai « crocodile » de plus de 2,5m de long prend toute la scène. Martial Solal, lui, remplit l'espace de sons chauds, froids, en arc-en-ciel.

« Round about midnight ». Il n'est que 23h08. Pas grave, nous sommes dans l'ambiance. Pieds, mains, poignets, doigts, tout est sous contrôle au service de la Musique. Contrairement à ce qu'affirment quelques sourds et mal-entendants, il y a de l'émotion dans le jeu de Martial Solal mais il n'y a jamais de pathos ou de guimauve. Il a trop de pudeur et d'élégance pour cela. Vu ma place, je dois regarder un écran pour voir ses mains sur le clavier. Même vu ainsi c'est impressionnant. Martial Solal fait partie des très rares pianistes, tous genres confondus, qui gardent la maîtrise de leur art passé 80 ans. Il défie le temps. Pas d'arthrose ! Pour finir, une petite citation de « Salt peanuts ».

Un standard mais lequel ? Il joue la mélodie mais semble la dédoubler voire plus si affinités. Solal pousse le piano dans ses retranchements. C'est un feu d'artifice musical.

« Caravan » de Duke Ellington. Le désert devient multicolore comme les tapis d'Orient. Nous sommes sur un tapis volant.Avec Martial Solal aux commandes, impossible de savoir dans quelle direction nous allons. Ce qui est sûr c'est que nous arriverons à bon port. Cet homme est un festival de piano à lui seul. Cette musique impose l'écoute et la concentration à l'auditeur. Je n'ai jamais entendu le public du Duc des Lombards si sage. Il est vrai qu'à 80¤ la place il faut être passionné et fortuné pour venir. Tout autre pianiste me semblera bien fade après ce concert.

« Darn that dream, vous connaissez ? Moi non mais je vais essayer. » Vu ce qu'il en fait, il connaît. Il ne cherche pas à faire joli alors c'est plus que joli, c'est beau. Il fait gronder le piano en vague, en roulis mais pas en roue libre . Ca élève l'âme et ne soulève pas le c½ur. C'est tout de même un grand privilège que d'assister au spectacle. de la beauté créée en direct. Martial sort en saluant le piano et revient sous les applaudissements.

Que joue t-il ensuite ? Une sorte de ballade quoique... Encore un air que je connais mais dont le titre m'échappe tant Martial le cache bien.

« Vous avez de la chance. Il en reste un sur la liste ». C'est une blague classique de Martial. Vous pouvez l'entendre en anglais dans son enregistrement en solo au Village Vanguard. C'est un standard du bebop « Night in Tunisia ». Martial l'a joué avec son créateur Dizzy Gillespie à Cannes en 1957. Il y trouve encore du neuf en 2009. Ce qu'il en fait est au delà de mes capacités à expliquer la musique.Les doigts bougent, pas les poignets. Mano de piedra disent les Espagnols. Eric Le Lann est dans la salle, sa trompette posée au vestiaire. Dommage qu'il n'ait pas joué ce morceau là ce soir. Martial Solal referme le couvercle du piano, se lève.

Il revient jouer « My funny Valentine ». La Valentine est habillée pour le printemps. Un vieux fan à côté de moi chantonne et je n'ose briser son enthousiasme. Tout en restant brillant, scintillant, Martial se fait plus émouvant. Là où un pianiste à la mode trouve un truc et y reste, Martial Solal en trouve dix car il aime surprendre, se surprendre, varier les émotions et les plaisirs. Il peut même transformer cette ballade en comptine, en morceau hitchkokien.

Sous la pression du public, il revient encore. « Je n'ai plus rien à vous jouer. Je vais être obligé d'improviser maintenant » nous dit-il. « Tant pis, ce n'est pas grave » lui répond le public. Ce n'est plus un standard c'est Martial Solal « Compositeur de l'instant » comme le titre du beau livre sur lui. Martial Solal ne joue pas de block chords. Il a horreur d'être coincé. Pourquoi se bloquerait-il lui-même ? Il finit en jouant en se relevant, ferme le couvercle qu'il fait mine de fermer à clef.

Cette fois c'est vraiment fini. Merci pour tout Monsieur Solal.
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# Posté le mardi 07 avril 2009 15:20

Modifié le mardi 07 avril 2009 17:02

Randy Weston et les Gnawas à Paris

Randy Weston et les Gnawas du Maroc (Tanger, Marrakech)
Vendredi 27 mars 2009.20h.
Théâtre du Quai Branly. Africa Jazz. Concert donné dans le cadre de l'exposition « Un siècle de Jazz » au Musée du Quai Branly.

African Rhythms Quintet


Randy Weston
: piano
Alex Blake : contrebasse
Niel Clarke : percussions africaines
Benjamin Powell : trombone
Talib Kibwe : saxophone alto, flûte

Ensemble Gnawa de Tanger :

Abdellah El Gourd
: hajhouj, chant
Ahmed Gdinou : karkbas, chant, danse
Nour Edine Touati : karkbas, chant, danse

Ensemble Gnawa de Marrakech :

Abbes Larfoui
: hajhouj, chant
Ahmed Ben Othman : karkbas, chant, danse
Mbarek Ben Othman : karkbas, tbil, chant

Randy Weston joue avec les Gnawa depuis 1967. Le pianiste Bobby Few est au nombre des spectateurs ce soir.

Ca commence sans les Gnawa. Randy Weston présente en anglais et en français « The African cook book », « Le livre de cuisine africaine ». Solo de piano pour commencer. Il travaille les graves dans un swing tranquille. Le contrebassiste joue assis comme d'un violoncelle. Le haut du manche se trouve placé curieusement loin de sa tête. Ce quintette joue une musique africaine telle que la rêvent des Noirs américains en quête de leurs racines.Le swing est léger, agréable. Randy Weston fait gronder le ventre du piano. Solo de percussions intéressant et varié des paumes, du bout des doigts, frotté, frappé. Son chant fait tout à fait bien aussi. Ca sonne beaucoup plus cubain qu'africain. Le contrebassiste en solo joue de la guitare Il gratte, slappe, griffe ses cordes tout en battant la mesure du pied. C'est original. Le public apprécie beaucoup mais c'est un peu de l'esbrouffe à mon goût.

Au tour des Gnawas de jouer sans les Américains. Ils sont assis en tailleur sur des coussins portant cheveux longs, costumes et turbans. Quatre hommes en blanc, un en rouge, le plus âgé, un en jaune. Le groove du désert est lancé. C'est très vite énorme. La pulsation vibre dans le ventre et ne vous lâche pas. Deux Gnawas se lèvent pour jouer et danser. Ils sont montés sur ressort avec des genoux en caoutchouc et des cuisses d'acier. Un danseur nous fait applaudir en mesure. Un classique des Gnawas : un homme danse en faisant tourner un pompon au bout d'une ficelle au dessus de son bonnet. Les touristes prennent des photos comme à Marrakech. Fin du morceau. Le danseur salue chapeau bas.

Les Jazzmen reviennent et jouent le même morceau à leur manière. Avec flûte et trombone, c'est plus léger, plus gracieux mais moins puissant. Contrebasse et percussions entretiennent la tension. Le piano ponctue alors que le trombone grogne, se déroule comme un gros chien au réveil. La flûte se fait mystérieuse avec un son venu de très loin puis devient plus aigue, plus joyeuse comme un oiseau sur sa branche au printemps.

« African sunrise » de Randy Weston, morceau dédié à Dizzy Gillespie, Chano Pozo, Machito. Solo de piano plutôt grave avec des réminiscences cubaines même si ça reste bien du Jazz. Citations bebop dans le solo de sax alto. Au tour du tromboniste, plus vieux, plus calme, plus grave que le sax. Son solo est plus profond aussi. Ca balance doucement entre piano, contrebasse et percussions. Ca s'éteint dans un murmure. Enfin les deux groupes vont jouer ensemble. Ca commence avec la guitare à une corde rejointe par les castagnettes métalliques. Les Jazzmen les rejoignent mais ont du mal à se faire entendre. Il y a une différence de puissance. Le sax alto face au Gnawa qui danse et joue ça donne. Le public bat la mesure. C'est la fête. Le piano entre dans la danse. Les deux « guitaristes » restent assis alors que les autres Gnawas dansent et jouent. Le saxo et les danseurs remontent les travées de la salle. C'est la fête. Une vieille dame Marocaine danse dans le public. Ca se calme doucement quand ils reviennent sur scène. L'homme en rouge sonne le tambour avec des baguettes courbes. Il fait cesser puis repartir la musique sans cesse. A plus de 80 ans, Randy Weston est debout sur la scène, applaudit et danse. Les Gnawa s'en vont. Retour au Jazz. Dommage. L'ambiance était lancée.

« Love.The mystery of » morceau en hommage à un percussionniste dont je n'ai pas capté le nom. Solo de piano. Randy Weston affectionne le registre grave. Swing léger. Flûte grave, mystérieuse. Ils s'en vont. Ca ne va pas se passer comme ça !

En rappel, un morceau Gnawa « Chalamati ». Les Jazzmen commencent puis les Gnawa les rejoignent. L'homme en rouge nous fait signe des mains pour battre la mesure.Les voix Gnawa s'élèvent au dessus du piano de Randy Weston. La fusion se fait calmement d'abord mais je sens que ça s'énerve. Le vieil homme en rouge recommence à danser au milieu des Jazzmen. Cet homme a un superbe tempérament de clown. Les castagnettes sont plus présentes. Le saxophone décolle, le piano brode. Allez, hop, tout le monde debout ! Seul un Gnawa reste assis pour maintenir le Groove. Les musiciens se font des calins et des bisous sur scène. Ca finit dans la joie et l'amour du dialogue Afrique/Amérique.

Concert intéressant mais pas assez de moments de fusion. J'ai souvenir d'un concert de Ray Lema, pianiste et chanteur congolais (Kinshasa), avec les Gnawa dans la cour pavée d'un hôtel particulier du Marais à Paris lors de la fête de la Musique 1998. Le voyage à travers l'Afrique du Sahara à la forêt congolaise a duré de la première à la dernière note. Un pur moment de magie.

# Posté le mardi 07 avril 2009 15:00

Modifié le mardi 07 avril 2009 15:13

Menu Jazz et Désert au Musée du Quai Branly

Africa Jazz
Musée du Quai Branly. Samedi 21 mars 2009. 20h.

Jack de Johnette
: batterie et percussions
Rick Margitza : saxophone ténor
Jean Jacques Quesada : saxophone soprano, conception artistique
Dimi Mint Habba : chant
Veyrouz Seymali Hemed Vall : ch½urs
Sidya Seymali Hemed Vall : ch½urs et tidnit
Mohammed Seymali Hemed Vall : guitare basse électrique
Sidi Ben Ahmed Zeidane : guitare électrique
Mohamed Lemine Ould El Hady Cheikh Sidi El Moctar : percussions.

A l'occasion de l'exposition « Le siècle du Jazz » qui a lieu à Paris, au Musée du Quai Branly du 17 mars au 28 juin 2009, trois concerts réunissant jazzmen américains et musiciens africains sont organisés. Le premier a permis la rencontre de Jack de Johnette, légende du Jazz, batteur de Keith Jarrett depuis leur rencontre chez Charles Loyd en 1966, avec la Déesse de la chanson mauritanienne Dimi Mint Habba.

Banquettes en cuir avec accoudoirs repliables. Le théâtre du Quai Branly c'est bien plus confortable et moins cher que les clubs de Jazz. Vive les subventions !

Jack de Johnette est habillé à l'africaine. Il ne joue pas avec Keith Jarrett ce soir. Ca ne démarre pas. La lumière se rallume. Les techniciens s'affairent sur scène. A croire qu'ils font la balance au début du concert. Dimi Mint Habba est assise en tailleur sur un tapis, comme au désert. Rick Margitza, un Blanc américain d'origine tzigane, s'adapte bien à cette musique. Ca s'appelle la classe. Une pêche de cymbale par De Johnette et Rick Margitza se lance alors que le chant s'est tu.

Une nouvelle chanson avec un groove hypnotique venu du désert. Un solo de sax soprano pas mal du tout mais ça ne vaut pas Steve Potts. Le public est presque exclusivement blanc et nous sommes dans le théâtre d'un musée. Ca se sent. L'ambiance reste froide malgré la chaleur de la musique. Les morceaux ne s'enchaînent pas. Comme s'il fallait tout mettre en place à chaque fois.

Joli solo rêveur de soprano pour commencer le morceau. A la batterie De Johnette allie puissance, raffinement et bon goût. Il s'efface derrière les Africains tout en restant bien présent. Sur scène ce soir figurent deux anciens musiciens de Miles Davis : Jack de Johnette en 1969, Rick Margitza en 1989. Miles savait repérer et former les Grands.

Jean Jacques Quesada nous explique que ce projet est né d'un voyage en Mauritanie en 2007 avec Rick Margitza et Dave Liebman. Là bas, ils ont écouté et rencontré Dimi Mint Habba. Jack de Johnette s'est ajouté après avoir écouté la musique de Dimi.

Les jazzmen s'en vont. Place à l'Afrique. Les jazzmen reviennent. De Johnette fait sonner les tambours avec les maillets. Son duo avec Rick Margitza nous ramène à New York et à la jungle urbaine. Repassé aux baguettes, De Johnette chauffe et Margitza accepte le combat. C'est du free jazz de haut vol, torturé, aigre, puissant. Ca fait du bien d'entendre Margiza poussé ainsi par un grand musicien.

Retour en Afrique et de Johnette redevient sideman. Parmi les musiciens mauritaniens figurent des Noirs et des Arabes. Vu la situation politique du pays, c'est bien de les voir jouer ensemble. Le groove mauritanien ajoute à celui des Américains le sens de l'espace, de l'immensité du désert. Pour le groove, De Johnette ne craint personne pas plus aujourd'hui qu'il y a quarante ans chez Miles Davis. Quesada fait le muezzin au soprano. La chanteuse se tait. De Johnette mène le bal relayé par le groove africain. C'est si bon. Jack nous éclate. Pour la première fois du concert, la chanteuse se lève et chante debout. Le public est enfin lancé et applaudit en mesure. De Johnette tricote aux baguettes. Au premier rang du public une femme noire debout agite son mouchoir. Elle est seule à le faire mais cela ne la décourage pas. Rick Margitza en plein solo poussé par De Johnette. Les Africains sont passé à l'arrière plan mais le groove reste. A chacun sa voix. Après le sax ténor de Rick, le chant de Dimi alors que De Johnette reprend le tempo impeccable et implacable.

Les jazzmen quittent leur place. De Johnette s'installe derrière un tambour à côté de Sidi El Moctar pour un duo à mains nues sur les peaux. Ce qui se passe là dépasse mes capacités d'analyse et de description. Je sais que j'ai eu la chance d'y assister. Les autres musiciens les regardent et les écoutent avec attention. C'était magique. Je peux pas mieux dire, c'était magique. Tellement puissant qu'une partie de la salle s'est levée pour les applaudir à la fin.

Après cette orgie rythmique, Rick s'asseoit à côté de Dimi pour jouer le dernier morceau. Elle a pris le tidnit, lui le sax ténor. L'accord de ces instruments n'est pas aisé mais à force de se chercher ils se trouvent. Après cette longue et belle introduction, les Mauritaniens redémarrent avec Jack de Johnette toujours impérial derrière sa batterie.

Fin du concert. Dimi embrasse les Jazzmen. Vite un rappel !

Margitza introduit au sax ténor. Puis le groove du début du concert repart. Dimi, petite femme noire volée, chante avec cette voix qui vient de si loin dans le temps et dans l'espace.

Un concert avec des moments de juxtaposition, des moments de fusion et des moments de grâce.

Prochain Géant, Randy Weston, pianiste noir américain, avec les Gnaouas, percussionnistes, danseurs, chanteurs Marocains le vendredi 27 mars 2009 au même endroit.

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# Posté le mardi 24 mars 2009 15:24

Modifié le mardi 31 mars 2009 14:24

Pierrick Pédron notre Petit Géant

Pierrick Pédron notre Petit Géant
Vendredi 20 mars 2009. 20h. Le Sunset.
Concert de lancement de l'album « Omry » de Pierrick Pédron.

Pierrick Pédron : saxophone alto
Laurent Coq : Fender Rhodes, piano
Vincent Artaud : guitare basse électrique
Chris De Pauw : guitare électrique
Fabrice Moreau : batterie
Frank Agulhon : batterie

La photographie de Pierrick Pédron est l'oeuvre de l'Incassable Juan Carlos Hernandez

Les petits poufs d'école maternelle du Sunset sont toujours là avec leur confort si particulier... Pour rentabiliser la salle, le groupe donne deux concerts à 20h et à 22h. 20h c'est trop tôt pour des Jazzmen. Ca commence à 20h30 avec les deux batteurs seuls sur scène qui font doucement monter la pression. « Les musiciens viendront après » comme dit gentiment la serveuse présentatrice. Les batteurs sourient et jouent de la musique. Ca tricote doucement mais fermement. Fabrice aux baguettes, Franck aux maillets. Ils sont côte à côte. Le reste de la troupe les rejoint sur scène et s'installe alors que les batteurs continuent tranquillement leur partie. Le bassiste a en mains la basse modèle Sir Paul Mac Cartney. Ca sonne assez rock psychédélique. Le son du sax est assez planant lui aussi. Groove souple et puissant à la fois. C'est bon comme ça. Il y a un climat et la danse de l'infidèle du saxophone alto au dessus. Pierrick se tait. Laurent Coq plane sur son clavier. Les deux batteurs se mêlent parfaitement. Chacun apporte sa pierre à l'édifice sans qu'aucun ne soit envahissant.

Enchaînement direct avec un morceau plus dur, au rythme proche du reggae. Ca repart sur un rythme plus rapide, genre course poursuite à San Francisco en Chevrolet dans les 70's avec la voiture qui bondit en descendant la côte. Ils se déchirent ces petits gars. Passage calme avec broderies de clavier bien soutenu par basse et batterie. Bassiste et guitariste s'amusent à trafiquer leurs sons grâce à la magie de l'électronique. Ca repart dans le planant.
Les morceaux s'enchaînent. Tout le monde écoute. Personne n'applaudit. Batterie métronomique, quasi boîte à rythmes. Ca roule, Raoul. Le groupe reste cool, monte doucement en puissance alors que Pierrick se déchaîne au sax alto.

La première plage a duré 35mn. Je ne me suis pas ennuyé une minute.
Présentation des musiciens pas des titres. Voir l'album « Omry » pour en savoir plus.
Pierrick Pédron est notre « Petit Géant » du saxophone. Maintenant que Johny « Little Giant » Griffin est mort, il a le droit de récupérer ce titre.

Ils repartent sur une sorte de ballade énervée. Il y a même un passage hard rock. Heureusement il ne dure que quelques secondes. Les musiciens reviennent vite au son planant qui leur va si bien au teint. Une sorte de free funk les emporte. Le Prime Time d'Ornette Coleman n'est pas loin.

Solo planant de basse légèrement ponctué par les batteurs. Vincent Artaud improvise par dessus une figure rythmique mise en boucle par les vertus de l'électronique. Laurent Coq passe au piano pour distiller quelques notes comme des gouttes de parfum. Démarrage d'une ballade. Belle montée en puissance. C'est l'orgasme après de longs préliminaires. D'ailleurs ils descendent en douceur ensuite. Echange interstellaire entre piano et guitare. Laurent Coq joue avec la main gauche sur le piano, la main droite sur le Fender pour varier les plaisirs.

Ils repartent tous ensemble. Solo de guitare bien psychédélique. Basse, batteries et Fender Rhodes le propulsent vers des sommets nouveaux. Le sax alto vient se joindre à la fête.

Duo Fender/basse tout en douceur pour changer. Tous se rejoignent doucement puis s'échauffent. Ca sent l'assaut final. Les batteurs s'amusent par dessus les bruitages électroniques produits par le bassiste et le guitariste.
Ca finit comme ça a commencé, par les batteurs. Au commencement était le Rythme. Frappe très sèche, très nerveuse.

Aucun des deux ne s'en laisse conter. Sur pression du public, un petit rappel. Il est 21h55. Les spectateurs du concert de 22h s'impatientent dehors. Solo de sax alto viril, puissant, bon quoi. Laurent Coq au piano. Ca sonne comme une ballade. Duo piano/sax alto. Tout le groupe part relax, cool. Un beau solo de guitare planant puis, pour finir, le sax alto s'efface dans un souffle lent.

Pour un premier concert dans ces conditions d'inconfort c'était une réussite. Le même groupe sera sur scène de l'Alhambra, à Paris, le mardi 9 juin 2009. Là le son de ce groupe et notamment des deux batteurs pourra prendre toute son ampleur.

# Posté le mardi 24 mars 2009 15:21

Modifié le mardi 31 mars 2009 14:35

Les treize morts d'Albert Ayler

Collectif, «Les treize morts d'Albert Ayler », Série Noire n°2442, NRF, Gallimard, Paris, 288p, 1996.

Albert Ayler, saxophoniste ténor, alto, soprano et compositeur noir américain né à Cleveland, Ohio, le 13 juillet 1936, retrouvé mort dans l'East River à New York City le 25 novembre 1970. La police a conclu à la noyade. Il n'y a pas eu d'autopsie.

Sur cette mort inexpliquée, quatorze auteurs de polars, dix Français, un Haïtien, trois Américains ont brodé quatorze scenarii différents. Quatorze alors que le titre est bien « « Les treize morts d'Albert Ayler ». Pourquoi cette différence ? Parce qu'un quatorzième auteur s'est ajouté en route.

La plupart pensent au suicide. Albert Ayler ne réussissait pas à vivre dignement de sa musique, son frère Don, trompettiste, était à l'hôpital psychiatrique à l'époque des faits. Quelques uns envisagent le meurtre notamment Michel Le Bris qui l'imagine même commandité par Miles Davis.

Albert Ayler est mort la même année que Jimi Hendrix. Ils n'ont jamais joué ensemble alors que leurs points communs sont frappants. Tous deux ont commencé leur carrière comme accompagnateurs de Géants du Blues : Little Walter (harmonica) pour Albert Ayler, BB King (guitare) pour Jimi Hendrix. Tous deux aimaient les hymnes nationaux (Star Spangled Banner et God save the Queen pour Jimi, La Marseillaise pour Albert qui a vécu en France comme soldat américain en 1960-61). Tous deux avaient un son d'une puissance inconnue jusqu'alors sur leur instrument respectif. Leur mort commune en 1970 relèverait du complot blanc contre le pouvoir noir (cf le livre « Free Jazz, Black Power » de Phillipe Carles et Jean Louis Comolli) selon Michel Le Bris. Dans ce cas, pourquoi James Brown, Soul Brother n°1, est-il mort dans son lit ?

Les nouvelles sont d'intérêt variable. Ma préférée est celle de Thierry Jonquet qui imagine le désordre causé au Paradis, section des Musiciens, par l'arrivée d'Adolphe Sax et de ses disciples, les saxophonistes de Jazz. Mozart et Beethoven adorent. Wagner déteste. Normal. Le Jazz ne peut se marier avec l'antisémitisme et le culte de la race supérieure.

Que jouait Albert Ayler ?
Des choses simples : blues, gospel, marches militaires.

Comment les jouait-il ?
Comme personne avant lui. Comme personne après lui. Il jouait avec les anches en plastique les plus dures, celles qui fendent les lèvres des blancs becs. Il fendait les murs comme les trompettes des Hébreux devant Jericho. La puissance de cette musique renverse les montagnes, fait danser les étoiles. La dernière apparition terrestre d'Albert Ayler eut lieu en France, à Saint Paul de Vence, dans les jardins de la fondation Maeght. Par deux belles nuits de la fin juillet 1970, après avoir baigné dans le bleu du ciel et de Chagall dans la journée, au milieu des mobiles de Calder et des hommes en marche de Giacometti, Albert Ayler ramasse sa musique, la densifie, la délivre. La rythmique piano/contrebasse/batterie est classique dans son jeu. Elle donne des points de repère à un auditeur dérouté par un tel maelström musical. Ces concerts furent enregistrés et filmés sous le titre « Albert Ayler. Les nuits de la Fondation Maeght ».

Treize, quatorze, cent versions de la mort d'Albert Ayler ne nous en consoleront pas. Puissent ces nouvelles donner envie aux lecteurs de plonger dans la musique d?un homme plus grand que la vie.
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# Posté le lundi 23 mars 2009 16:19

Modifié le mardi 31 mars 2009 15:01